M comme métamorphose
Marseille est à l'image de son célèbre apéritif, un mélange épicé. Et de même que le pastis appelle une bonne rasade d'eau, Marseille ne serait pas Marseille sans la mer. Via s'est laissé guider dans la future capitale européenne de la culture par deux personnalités créatives aux racines suisses. Portrait d'une cité portuaire en pleine ébullition.
Au moment où les Marseillais feront sauter les bouchons pour célébrer le statut de capitale européenne de la culture de leur ville dans la nuit de la Saint-Sylvestre 2012, plus de 3,5 milliards d'euros auront été investis dans la métamorphose du paysage urbain de la cité phocéenne. Sur plus de trois kilomètres carrés, le projet titanesque baptisé Euroméditerranée – le plus grand chantier du sud de l'Europe – prévoit de transformer en profondeur l'architecture, l'infrastructure et le visage social de quatre quartiers de la ville.
Cela va sans dire, Marseille est une ville qui bouge. D'importants fonds publics ont été débloqués à cet effet : en 2013, la métropole inaugurera ainsi plusieurs institutions culturelles flambant neuves. Toutefois, certains ne verront pas la couleur de cet argent, à commencer par la dynamique scène culturelle underground, qui donne à la ville son caractère si singulier. C'est ce que déplore Eric Pringels, graphiste et activiste artistique suisso-belge, ayant grandi à Bruxelles, qui étudie la cité au quotidien depuis près de sept ans.
De l'architecture qui se mange
Eric nous a donné rendez-vous dans une galerie du quartier branché de la Plaine qui a accueilli le concours de pâtisserie « Archicaketure », dont l'objectif était de reproduire sous forme de gâteaux et de biscuits les nouveaux projets architecturaux de la ville, puis de déguster les réalisations. Il comptait parmi les membres du jury. « Ici, tout le monde a le droit à sa part du gâteau », nous confie-t-il en riant, avant de picorer un dernier morceau des décombres du nouveau gratte-ciel dessiné par l'architecte vedette Zaha Hadid.
Ville des paradoxes
On est vendredi, il est près de minuit. Nous nous dirigeons vers le café culture WAAW, à quelques pas, pour y siroter une bière corse. « S'il y a bien une chose qui caractérise Marseille, ce sont ses paradoxes, s'exclame Eric. Ville cosmopolite mais esprit villageois, ville portuaire ouverte sur le monde mais tournée vers l'intérieur, ville monde mais qui ne pense qu'à Paris, ville incontrôlable mais prévisible, ville raciste mais solidaire, ville qui exclut mais qui intègre... » On a du mal à l'arrêter quand il se lance dans l'énumération des contradictions de Marseille, qui sonne comme une déclaration d'amour à sa ville d'adoption.
A quelques encablures du WAAW, nous allons déguster des petits poissons « mange-tout » et du poulpe frits dans le troquet Chez Gilda. Sur trois mètres carrés, une douzaine de clients issus des quatre coins du globe se mettent à chanter et à danser gaiement. « Marseille m'a attiré comme par magie », explique le quadragénaire avant de se confier sur son engagement d'artiste. Il est en effet à l'origine d'un mouvement underground mi-subversif, mi-ironique qui, avec son projet OFF, compte faire sortir de sa réserve le comité officiel de la capitale de la culture.
Dans cette perspective, avec ses complices, il a déposé les noms de domaines www.marseille2013.com, -.fr et -.org et la marque « Marseille 2013 » dès 2004, avant même la candidature officielle de Marseille au titre de capitale européenne de la culture. « Nous avons cherché le dialogue avec l'organisation officielle et leur avons proposé de collaborer, mais ils nous ont toujours éconduits, cordialement mais sûrement, nous explique Eric. Il y a ici un grand nombre d'artistes qui n'ont pas la chance d'être entendus et nous souhaitons leur donner la possibilité de présenter leur travail à un public venu du monde entier. C'est là, selon nous, le véritable enjeu d'une capitale européenne de la culture. » Leur enthousiasme rebelle a gagné un grand nombre d'acteurs de la scène artistique et culturelle de Marseille qui leur apportent leur soutien.
Un « joyeux bordel »
Bernadette Rochat, 41 ans, soutient, elle aussi, le projet OFF. Cette Lausannoise arrive à Marseille en 2008 avec l'idée d'y acheter un petit pied-à-terre, pour s'échapper un peu de son travail en Suisse. Mais le destin en décide autrement : elle tombe amoureuse de David Karoubi, gérant de l'auberge dans laquelle elle est descendue, et ancien ensemblier dans la seconde métropole de l'industrie du film en France.
Il y a deux ans, après une relation à distance entre Lausanne et Marseille et « des heures et des heures de TGV », Bernadette décide de céder le café-théâtre Le Bourg et le légendaire Bar Tabac pour venir s'installer dans le Midi de la France. Une fois sur place, cette chineuse invétérée et son compagnon ouvrent non loin de la gare une magnifique maison d'hôtes dans une bâtisse cossue qu'ils baptisent Pension Edelweiss.
Mais comme si cela ne lui suffisait pas, elle prend les commandes du Comptoir Dugommier, l'un des plus anciens restaurants de la ville, et en fait rapidement une adresse très en vogue. « Marseille est un joyeux bordel », lance-t-elle en riant avant d'ajouter : « C'est justement ce qui me plaît dans cette ville, probablement parce que pour nous autres Suisses, elle est tellement exotique. »
Texte : Simon Bühler
Photos : Emanuele Cremaschi/LUZphoto
M comme métamorphose
Marseille est à l'image de son célèbre apéritif, un mélange épicé. Et de même que le pastis appelle une bonne rasade d'eau, Marseille ne serait pas Marseille sans la mer. Via s'est laissé guider dans la future capitale européenne de la culture par deux personnalités créatives aux racines suisses. Portrait d'une cité portuaire en pleine ébullition.
Au moment où les Marseillais feront sauter les bouchons pour célébrer le statut de capitale européenne de la culture de leur ville dans la nuit de la Saint-Sylvestre 2012, plus de 3,5 milliards d'euros auront été investis dans la métamorphose du paysage urbain de la cité phocéenne. Sur plus de trois kilomètres carrés, le projet titanesque baptisé Euroméditerranée – le plus grand chantier du sud de l'Europe – prévoit de transformer en profondeur l'architecture, l'infrastructure et le visage social de quatre quartiers de la ville.
Cela va sans dire, Marseille est une ville qui bouge. D'importants fonds publics ont été débloqués à cet effet : en 2013, la métropole inaugurera ainsi plusieurs institutions culturelles flambant neuves. Toutefois, certains ne verront pas la couleur de cet argent, à commencer par la dynamique scène culturelle underground, qui donne à la ville son caractère si singulier. C'est ce que déplore Eric Pringels, graphiste et activiste artistique suisso-belge, ayant grandi à Bruxelles, qui étudie la cité au quotidien depuis près de sept ans.
De l'architecture qui se mange
Eric nous a donné rendez-vous dans une galerie du quartier branché de la Plaine qui a accueilli le concours de pâtisserie « Archicaketure », dont l'objectif était de reproduire sous forme de gâteaux et de biscuits les nouveaux projets architecturaux de la ville, puis de déguster les réalisations. Il comptait parmi les membres du jury. « Ici, tout le monde a le droit à sa part du gâteau », nous confie-t-il en riant, avant de picorer un dernier morceau des décombres du nouveau gratte-ciel dessiné par l'architecte vedette Zaha Hadid.
Ville des paradoxes
On est vendredi, il est près de minuit. Nous nous dirigeons vers le café culture WAAW, à quelques pas, pour y siroter une bière corse. « S'il y a bien une chose qui caractérise Marseille, ce sont ses paradoxes, s'exclame Eric. Ville cosmopolite mais esprit villageois, ville portuaire ouverte sur le monde mais tournée vers l'intérieur, ville monde mais qui ne pense qu'à Paris, ville incontrôlable mais prévisible, ville raciste mais solidaire, ville qui exclut mais qui intègre... » On a du mal à l'arrêter quand il se lance dans l'énumération des contradictions de Marseille, qui sonne comme une déclaration d'amour à sa ville d'adoption.
A quelques encablures du WAAW, nous allons déguster des petits poissons « mange-tout » et du poulpe frits dans le troquet Chez Gilda. Sur trois mètres carrés, une douzaine de clients issus des quatre coins du globe se mettent à chanter et à danser gaiement. « Marseille m'a attiré comme par magie », explique le quadragénaire avant de se confier sur son engagement d'artiste. Il est en effet à l'origine d'un mouvement underground mi-subversif, mi-ironique qui, avec son projet OFF, compte faire sortir de sa réserve le comité officiel de la capitale de la culture.
Dans cette perspective, avec ses complices, il a déposé les noms de domaines www.marseille2013.com, -.fr et -.org et la marque « Marseille 2013 » dès 2004, avant même la candidature officielle de Marseille au titre de capitale européenne de la culture. « Nous avons cherché le dialogue avec l'organisation officielle et leur avons proposé de collaborer, mais ils nous ont toujours éconduits, cordialement mais sûrement, nous explique Eric. Il y a ici un grand nombre d'artistes qui n'ont pas la chance d'être entendus et nous souhaitons leur donner la possibilité de présenter leur travail à un public venu du monde entier. C'est là, selon nous, le véritable enjeu d'une capitale européenne de la culture. » Leur enthousiasme rebelle a gagné un grand nombre d'acteurs de la scène artistique et culturelle de Marseille qui leur apportent leur soutien.
Un « joyeux bordel »
Bernadette Rochat, 41 ans, soutient, elle aussi, le projet OFF. Cette Lausannoise arrive à Marseille en 2008 avec l'idée d'y acheter un petit pied-à-terre, pour s'échapper un peu de son travail en Suisse. Mais le destin en décide autrement : elle tombe amoureuse de David Karoubi, gérant de l'auberge dans laquelle elle est descendue, et ancien ensemblier dans la seconde métropole de l'industrie du film en France.
Il y a deux ans, après une relation à distance entre Lausanne et Marseille et « des heures et des heures de TGV », Bernadette décide de céder le café-théâtre Le Bourg et le légendaire Bar Tabac pour venir s'installer dans le Midi de la France. Une fois sur place, cette chineuse invétérée et son compagnon ouvrent non loin de la gare une magnifique maison d'hôtes dans une bâtisse cossue qu'ils baptisent Pension Edelweiss.
Mais comme si cela ne lui suffisait pas, elle prend les commandes du Comptoir Dugommier, l'un des plus anciens restaurants de la ville, et en fait rapidement une adresse très en vogue. « Marseille est un joyeux bordel », lance-t-elle en riant avant d'ajouter : « C'est justement ce qui me plaît dans cette ville, probablement parce que pour nous autres Suisses, elle est tellement exotique. »
Texte : Simon Bühler
Photos : Emanuele Cremaschi/LUZphoto